Des mots, simplement des mots ...

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Histoires vraies de la maréchaussée - Les gendarmes et la fièvre aphteuse

Le gendarme et la fièvre aphteuse

 

 

 

Toujours dans le début des années 1980, dans le Puy-de-Dôme. Comme toutes les autres brigades de gendarmerie implantées en zone rurale, mon unité participe activement à la lutte médico-sanitaire concernant la fièvre aphteuse qui, depuis les années soixante, fait l'objet d'une politique nationale. Ainsi, nous avions la mission de contrôler annuellement la vaccination de l'ensemble des bovins se trouvant dans les fermes de notre circonscription et, en cas de détection d'un manquement aux règles ou pire d'une contamination, nous devions immédiatement alerter les autorités préfectorales qui prendraient alors toutes les dispositions pour éliminer les animaux malades et enrayer la propagation de la maladie.

Ces contrôles se passaient généralement très bien et donnaient l'occasion d'échanges amicaux avec les paysans autour d'un petit verre de vin de pays, généralement une sacrée piquette et d'un bout de saucisson ou de jambon, garantis fabrication maison. Sauf qu'il y avait toujours des irréductibles, nos deux sœurs fermières, les terreurs de ce petit hameau isolé. Les vieilles demoiselles au caractère acariâtre, rien qu'à la vue d'un uniforme même celui du facteur, commençaient déjà à relever leurs manches, prêtes à en découdre.

Quelques mois auparavant, faut-il le rappeler, nous avions déjà eu maille à partir avec ces dames qui avaient entrepris de balancer meubles, vaisselle et vêtements par la fenêtre, se croyant encore sous des temps d'occupation pendant la seconde guerre mondiale. Elles affirmaient, haut et fort, que des soldats allemands déversaient la nuit dans leur champ des cadavres et qu'ils avaient échangé tout leur mobilier contre des meubles volés. Il avait fallu toute la diplomatie du chef de brigade pour leur faire entendre raison.

Autant dire que même armés, les gendarmes ne s'approchaient pas trop de la ferme et pourtant …. La préfecture avait demandé de vérifier les carnets de vaccination des bovins et personne n'était volontaire pour cette mission et pour affronter ces furies. Finalement, le commandant de brigade trancha et ordonna aux deux plus jeunes gendarmes de l'unité d'accomplir cette périlleuse mission. Peut-être avait-il déjà pensé que c'étaient les seuls qui pouvaient prendre leurs jambes à leur cou et s'éclipser rapidement au cas où l'affaire aurait mal tournée.

Les deux gendarmes, Michel M. et Frédéric S. optèrent dans un premier temps, à une convocation à l'unité qu'ils déposèrent lors d'une patrouille de nuit dans la boîte aux lettres des fermières. Elles étaient invitées à se présenter ou se faire représenter à la brigade avec les carnets de vaccination de leur cheptel. La première invitation resta sans effet, de même que les suivantes d'ailleurs. Les vieilles demoiselles ne consentaient point à se présenter pour autant elles descendaient en tracteur à la ville, pour faire leur marché hebdomadaire, ralentissant et bloquant la circulation tout en faisant des bras d'honneur et autres gestes peu amicaux aux automobilistes qui témoignaient leur mécontentement.

Les délais imposés par cette vérification sanitaire arrivant à leur fin, les deux jeunes gendarmes décidèrent que force devait rester à la loi et que ce n'était pas deux vieilles folles qui allaient les empêcher de faire le travail demandé. Le grand jour était arrivé et prudemment, le gendarme Michel M. qui conduisait l'Estafette, décida qu'il était tout à fait opportun de stationner le véhicule dans le chemin à l'extérieur de la ferme et surtout dans le sens du départ : deux précautions valant mieux qu'une.

La vieille Odette, sèche comme un coup de trique, en tablier en grosse toile bleue et les bottes pleines de lisier, nous attendait déjà à la porte de son étable. Avec son air peu engageant et ses poings sur les hanches, nous pressentions déjà que le contrôle allait être délicat.



En descendant du véhicule, nous étions préoccupés de ne pas apercevoir l'autre sorcière de sœur. Car si elle ne venait jamais au contact direct, elle était toujours là pour donner le coup de poing et seconder son aînée.

Avec d'infinies précautions oratoires et à grands renforts de politesse, la fermière était avisée que la gendarmerie avait été officiellement chargée par Monsieur le Préfet, lui-même, de contrôler les carnets de vaccination de son bétail tout en lui précisant qu'elle n'est pas la seule à être contrôlée et qu'il ne faisait nul doute, dans nos esprits, que tout serait - bien sûr - en règle. En somme, il ne s'agissait que d'une simple vérification pour la forme. Mais la bougresse ne l'entendait pas de la même oreille. Elle s'oppose à ce que nous rentrions dans l'étable pour compter le bétail et refuse catégoriquement de nous présenter les carnets de vaccination des bovins.

Le ton monte. Nous exigeons, nous ordonnons, nous nous agitons mais elle tient tête, vient au contact, s'obstine et crie ou plutôt hurle. Soudain la frangine apparaît au coin du bâtiment tout autant énervée que son aînée. À deux hommes contre une vieille femme, le contrôle n'était pas gagné mais là avec les deux sorcières excitées comme jamais, il est sérieusement compromis.

  • Où est le grand ? Nous demande Odette en parlant probablement du chef de la gendarmerie avec lequel elle avait eu des démêlés quelques mois auparavant.

  • Il est à la brigade ! C'est lui qui nous envoie.

  • Je ne veux voir que lui ! Vous autres foutez le camp !

  • Lui ou nous, c'est pareil, ce n'est qu'un simple contrôle, Madame. Et de toute façon, ce n'est pas à vous de décider qui viendra vous contrôler. Laissez-nous entrer pour voir vos bêtes !

  • Non et dégagez, ordonne t-elle en se saisissant d'une fourche !

  • Bon, bon, calmez-vous, nous partons mais nous reviendrons et vous serez bien obligée de nous montrer les carnets de vaccination !

  • Foutez le camp, hurle-t-elle de plus en plus furieuse puis s'adressant à sa sœur : « va chercher le fusil »

 

Nous décidons beaucoup plus prudent de déguerpir urgemment. D'abord pour ne pas envenimer une situation déjà bien tendue mais aussi pour échapper à la frangine, cette douce dingue qui n'hésitera pas à nous tirer dessus. Le repli s'effectue avec calme, il ne s'agit pas non plus de donner l'impression d'une fuite mais d'un départ qui se fait dans la sérénité.

 

Arrivés à l'unité, nous avions convenu de rendre-compte de l'impossibilité de procéder à la mission et au chef de décider de la conduite à tenir. Laissant Odette à ses hurlements d'hystérique, nous arrivons à hauteur de l'Estafette garée en dehors de la propriété, sur un chemin vicinal.

 

Là, il faut croire aux anges protecteurs ou à une quelconque divinité, au sixième sens ou à l'instinct de survie. Je ne saurais jamais pourquoi j'ai regardé soudain derrière nous mais mon sang n'a fait qu'un tour, la furie nous fonçait dessus, la fourche en avant, prête à embrocher mon camarade Michel M., sans réfléchir, l'instant d'un dixième de seconde, je saisis les pointes de la fourches à pleines mains et parvient à l'arrêter à quelques centimètres des reins de Michel. La lutte a été féroce, Odette ne lâchait rien, pas un pouce de terrain, j'avais beau secouer la fourche de tous les côtés, elle tenait bon avec une force diabolique. Il nous fallait se dégager d'urgence, la frangine apparaissait déjà sur le pas de la porte avec le fusil. Plus que quelques secondes avant qu'elle ne l'épaule et nous mette en joue.

 

C'est grâce à une grosse claque qu'Odette lâcha enfin la fourche que je jetais au loin avant de m'engouffrer avec mon camarade Michel M. dans l'Estafette.

 

Nul doute qu'aujourd'hui, les choses se seraient passées bien autrement. Le bâton de défense aurait servi et nous aurions ouvert une procédure pour a minima coups et blessures volontaires sur représentants de l'ordre. Mais le chef en avait décidé autrement.

 

Ce fut un arrangement « à l'amiable », il s'est rendu à la ferme d'Odette et de Germaine, leur a fait une leçon de morale avant de leur confisquer le fusil. Les vérifications sanitaires concernant le bétail seront faites ultérieurement auprès du vétérinaire. Toutes les vaccinations étaient à jour et les carnets parfaitement renseignés. Ce contrôle aurait pu se réaliser dans le calme et en quelques minutes mais les deux folles en avaient décidé autrement.

 

Elles passeront encore bien des jours à terroriser le village mais ce sera la dernière fois que personnellement j'en entendrais parler.



10/11/2016
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