Histoires vraies de la maréchaussée - Camisards or not !
camisards or not !
Début des années 2000.
Les gendarmes de cette petite brigade rurale de la Lozère cévenole se souviendront encore très longtemps de leur intervention musclée dans ce petit garage automobile quasi désaffecté d'un des innombrables hameaux nichés à flanc de montagne où seuls les toits de lauze aux cheminées fumantes révèlent encore une présence humaine.
Les Cévennes, cette région rebelle et si naturellement belle qui, entre Aigoual et Mont Lozère, hésite encore entre la rigueur de la vie en montagne et la douceur méditerranéenne. Sur cette terre de traditions, les hommes y sont rudes comme l'est leur climat et forts comme leur histoire ; celle des camisards, ces paysans protestants qui se rebellèrent face aux persécutions de leur foi religieuse.
Autour des châtaignes et des pélardons, ces merveilleux petits fromages de chèvre, les hommes échangent à mots couverts et souvent en patois. Ce matin-là, le plus ancien des gendarmes de cette brigade avait participé, à titre privé, à la surveillance d'un troupeau de brebis pour tuer le loup. La dizaine d'hommes assis autour de la grosse table de bois, dans cette cabane en pierres sèche, le long d'une des grandes drailles, avait passé la nuit pour guetter le prédateur.
Le Loup, voilà la nouvelle terreur. Pourtant éradiqué de la région depuis les années d'avant-guerre, il est revenu des Abruzzes italiennes, protégé par les conventions internationales. Il étend maintenant son territoire et chasse sur les plateaux de transhumance.
Quarante-cinq brebis tuées ou blessées au cours de l'été. Les éleveurs n’en dorment plus. Face à leur rage et à leur détresse, le préfet a autorisé le 'prélèvement', et même si cette mesure est dérisoire, les bergers se sont montrés solidaires et ont planqué toute la nuit …. sans résultat.
Pourtant les conditions météorologiques étaient favorables sur le magnifique plateau, entouré de sapinières à plus de 1 000 mètres d’altitude. C’était une nuit claire, une nuit de pleine lune. Le "Patou des Pyrénées" s'était couché au milieu du troupeau pour attendre, lui aussi, le loup qu'il avait déjà chassé les nuits précédentes. Mais le loup, rusé, méfiant, n'était pas venu au rendez-vous des hommes.
Alors ce matin, fatigués d'une longue nuit sans sommeil, les hommes discutent. Le vieux Aimé Perrier a lâché l'information qui serait probablement passé inaperçue si le gendarme n'avait pas eu l'oreille attentive : « Des drôles de paroissiens se seraient installés dans l'ancien poste à essence du hameau abandonné de Pescarou ».
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Tu les as vus quand l'Aimé ?
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Bah, il y a quelques jours, je montais le long du sentier de l'ancienne ferme des Lombards, j'ai fait un arrêt pour boire un coup et me reposer, tu sais je n'ai plus mes jambes de ma jeunesse et à maintenant 85 ans, je ne grimpe plus aussi vite et...
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Et tu as vu quoi ?
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Oh, laisse-moi finir … Je m'étais donc arrêté et j'ai agachia (regardé) la vallée, il y avait des hommes avec des cagoules. Je m'accouassa (m'acroupis) pour pas me faire voir. Ils sont rentrés dans le vieux garage au Pescarou
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Avec des cagoules, tu dis ?
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Hé, je bargiqua point (parler à tort et à travers)
Pour le gendarme, la présence d'hommes étrangers au pays était déjà étrange mais s'ils étaient encagoulés, là c'était franchement inquiétant. Depuis quelques temps, les gendarmes avaient été alertés de la possibilité de 'mise au vert' de membres d'organisations terroristes comme l'Euskadi Ta Askatasuna plus connue sous son acronyme ETA.
De retour à sa brigade et après un compte-rendu au commandant de brigade, il fut décidé de monter une surveillance auprès du vieux poste à essence. L'environnement boisé facilitait l' approche discrète et une observation aisée.
Effectivement, à la jumelle, le commandant de brigade constatait la présence de trois grosses berlines allemandes immatriculées en Espagne pour l'une et en Belgique pour les deux autres. Mais après deux heures de planque, aucun homme n'avait été aperçu. Pourtant il y avait du monde là-dedans et une forte lumière s'exfiltrait des interstices de la grande porte en fer coulissante de l'ancien atelier de réparation automobile.
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Bon, qu'est-ce-qu'on fait ? Demanda le commandant de brigade aux quatre hommes qui l'accompagnaient.
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Chef, faudrait peut-être appeler des renforts ?
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On a pas le temps, avec ces oiseaux-là, ils sont ici et hop dans une heure, ils ont détalé comme des lapins. On va se les faire nous-mêmes, pas besoin de personne.
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Mais c'est risqué !
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Vous avez peur ? Imaginez lorsque vous recevrez votre lettre de félicitations pour l'arrestation de terroristes !
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Une lettre de féloche ! Chef, si c'est un ordre, on y va.
Armes à la main, les cinq hommes progressent dans « la verte » encore un temps protégés par la végétation. Quelques mètres encore, juste cette route qui les sépare du garage. Personne à l'horizon, aucune âme qui vive, ici c'est bien l'endroit idéal pour se cacher.
L'oreille collée contre la porte du garage. Le brigadier est à l'affût. Il perçoit des petits cris, une voix de femme, peut-être plusieurs.
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J'ai l'impression qu'ils sont en train de torturer quelqu'un, dit-il tout bas à son adjoint
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Faut qu'on intervienne vite alors, c'est peut-être comme si c'était un appel au secours, hein Chef, on a le droit si c'est un appel au secours.
Se remémorant ses jeunes années, au début de la carrière lorsqu'il préparait l'examen d'officier de police judiciaire, le chef se souvient que la pénétration dans un lieu privé devait respecter certaines formes légales pour ne pas être considérée comme une violation de domicile ou un abus d'autorité. Et, justement, un appel au secours venant de l'intérieur d'une propriété, l'autorise à pénétrer dans les lieux sans autre autorisation.
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C'est pas faux, comme ça, si ça merde on sera couverts.
Les cinq hommes se sont introduits dans le garage. Ils hurlent « Gendarmerie, les mains en l'air ». De gros projecteurs inondent le garage dans une lumière blanche, une lumière intense et crue. Sur le capot d'un voiture, une femme est nue et derrière elle, un homme encagoulé mais lui aussi totalement nu. Ils font l'amour devant une dizaine de personnes, des techniciens qui casque sur les oreilles ou porteurs de caméras, semblent indifférents à la scène.
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Coupez, hurle une voix d'homme. Mais qu'est-ce-que c'est que ce bordel ?
Le bordel ne s'adressant évidemment pas aux deux acteurs qui besognaient sur le capot de la voiture mais bien aux cinq gendarmes qui venaient de s'inviter, arme en main, sur le tournage d'un film pornographique.
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